CHAPITRE XV
Ils arrivèrent au palais peu avant le lever du jour mais ils trouvèrent tout le monde debout. Une houle de soupirs stupéfaits parcourut la foule lorsque Garion et Zakath entrèrent dans la salle du trône. L’armure de Garion était rougie par le sang du dragon et noircie par les flammes ; le surcot de Zakath était calciné et de grandes marques de crocs rayaient le pectoral de sa cuirasse. L’état de leurs armures en disait plus long qu’un discours sur la violence de l’affrontement.
— Nos champions ! Nos preux chevaliers ! exulta le roi.
Garion trouva qu’il sautait un peu vite aux conclusions. Tout ce que prouvait leur retour, c’est qu’ils avaient sauvé leur peau, pas qu’ils avaient tué le dragon. Mais le roi poursuivit :
— Depuis cent et mille années que cette maudite bête ravage le royaume, c’est la première fois que l’on parvient à la mettre en fuite. Il y a moins de deux heures, ajouta-t-il en réponse à l’air intrigué de Belgarath, elle a survolé la cité en poussant des hurlements de peur et de douleur.
— Par où est-elle allée, ô Sire ? s’enquit Garion.
— Elle a fui par-delà les océans, Sire Chevalier. Son repaire se trouve quelque part vers l’ouest. Le châtiment que vous lui avez administré, Ton vaillant compagnon et Toi-même, l’a chassée du royaume. Il est indéniable qu’elle va se terrer dans son antre et y lécher ses blessures. Adoncques, si tel est votre bon plaisir, nos oreilles se languissent du récit de vos prouesses.
— Laissez-moi faire, murmura Belgarath en avançant d’un pas. Les champions de Sa Majesté sont des hommes modestes, ainsi qu’il sied à des gens de haut lignage, reprit-il à haute voix. Ils feraient, je le crains, preuve de retenue en relatant leurs exploits, dans le souci légitime de ne point être pris pour des hâbleurs. Mieux vaudrait, ce me semble, que je décrive l’affrontement à leur place de sorte que vous receviez, Toi, Sire, et vous tous, nobles courtisans, une version plus sincère de ce qui s’est véritablement produit.
— C’est bien parlé, Maître Garath, approuva le roi. L’humilité est le blason de tout homme de haute naissance, mais elle ternit souvent, ainsi que Tu le dis, le miroir de la vérité. Conte-nous, nous t’en prions, la rencontre ainsi que ces preux chevaliers l’ont vécue.
— Par où commencer… ? fit Belgarath d’un ton rêveur. Ah oui. Sitôt que Maître Erezel nous eut informés que le dragon dévastait Dal Esta, nous filâmes à bride abattue vers le village. De grandes flammes montaient des maisons incendiées par le souffle du monstre. Des bêtes et moult villageois avaient déjà été massacrés et partiellement dévorés par la créature, laquelle se nourrit indifféremment de toute chair.
— Quelle pitié ! soupira le roi.
— Il est bien miséricordieux, murmura Zakath à l’oreille de Garion, mais je me demande s’il serait prêt à puiser dans le trésor pour aider ces malheureux à reconstruire leurs maisons.
— Comment ! s’exclama Garion, faussement indigné. Restituer à son peuple un peu des impôts qu’il s’est donné tant de mal à leur extorquer ? Quelle idée choquante !
— Les champions de Sa Majesté reconnurent les alentours du village, poursuivait Belgarath en s’animant, et ils eurent tôt fait de localiser le dragon, qui dévorait alors les carcasses d’un troupeau de chevaux.
— Je n’en ai vu qu’un, chuchota Zakath.
— Il lui arrive d’enjoliver un peu la réalité, répondit Garion sur le même ton.
— Sur mon conseil, continuait modestement Belgarath, les champions de Sa Majesté s’arrêtèrent afin de prendre la mesure de la situation. Il apparut que la bête était absorbée par son sinistre festin, et qu’en raison tant de sa taille que de sa férocité elle devait ignorer la méfiance. Les champions se séparèrent et encerclèrent le monstre en train de se repaître afin de l’attaquer chacun par un côté et de lui enfoncer leurs lances dans les viscères. Ils s’avancèrent prudemment, pas à pas, car pour être les hommes les plus braves du monde, ils ne sont pas follement téméraires.
On aurait entendu une mouche voler. Tous écoutaient Belgarath en retenant leur souffle, avec la même fascination qu’autrefois, à la ferme de Faldor, se dit Garion.
— Vous ne trouvez pas qu’il en rajoute un peu ? lui souffla Zakath.
— C’est plus fort que lui. Même les bonnes histoires, il faut qu’il les gratifie d’improvisations artistiques.
Voyant que son public était suspendu à ses lèvres, le vieux conteur utilisa toute la palette des trucs de métier en jouant sur le ton, le rythme et le volume sonore. Il s’amusait manifestement comme un petit fou. Il décrivit le double assaut avec un luxe de détails fascinants. Il révéla comment le dragon avait battu en retraite, et attribua aux deux chevaliers la certitude d’avoir infligé au monstre des blessures mortelles assortie d’un sentiment de triomphe parfaitement fictif. S’il n’y avait pas un mot de vrai dans tout ça, le résultat n’en était pas moins atteint : l’auditoire était haletant.
— Je regrette de ne pas avoir assisté à ce combat-là, murmura Zakath. Le nôtre était beaucoup plus prosaïque.
Belgarath entreprit alors de narrer le retour du dragon, sa soif de vengeance et, pour dramatiser, il s’étendit à plaisir sur le péril mortel auquel Zakath avait échappé de justesse.
— Alors, déclama-t-il, indifférent à son propre sort, son vaillant compagnon vola à son secours. Animé par la crainte que son ami n’ait déjà reçu le coup fatal, empli d’une juste colère, il se jeta dans la gueule même de la bête et lui assena de puissants coups de son immense épée à deux mains.
— Vous vous êtes vraiment dit tout ça ? demanda Zakath.
— A peu près, oui.
— Peut-être fûmes-nous abusés par la lumière capricieuse montant du village en flammes, continua Belgarath, quoi qu’il en soit, l’épée du héros parut s’embraser. Il frappa le dragon à coups redoublés, lui arrachant des hurlements d’agonie. Son sang immonde jaillissant par d’innombrables plaies, sentant la vie s’échapper de lui, le monstre projeta l’une de ses redoutables serres dans le dos de son tortionnaire et – horreur ! — le déséquilibra. Notre champion tomba en plein sur le corps de son compagnon, qui s’efforçait en vain de se relever.
Un soupir d’angoisse monta de la foule assemblée dans la salle du trône. La présence des deux héros aurait pourtant dû les rassurer sur l’issue de l’affrontement, se dit Garion.
— Force m’est d’admettre, reprit Belgarath, que mon cœur s’emplit à cet instant d’un noir désespoir. Mais alors que le farouche dragon s’apprêtait à porter le coup de grâce à nos héros, celui-ci, dont je ne puis prononcer le nom, lui plongea sa lame de feu dans l’œil.
Un tonnerre d’applaudissements accueillit la nouvelle.
— L’effroyable bête recula en hurlant de douleur. Nos champions profitèrent de ce répit pour se relever, mais le combat devait reprendre aussitôt, plus âpre que jamais.
Belgarath leur décrivit alors, avec une profusion de détails pittoresques, dix fois plus de coups d’épée que Garion et Zakath n’en avaient jamais portés à l’infortunée créature.
— Si je lui avais tapé dessus comme ça, mes bras se seraient décrochés, commenta Zakath mezzo voce.
— Si ça lui fait plaisir, souffla Garion, en ce qui me concerne il peut raconter ce qu’il veut.
— Enfin, conclut le vieux sorcier, incapable de supporter plus longtemps le terrible châtiment, le dragon qui n’avait jamais connu la peur fit volte-face et abandonna le terrain pour passer, ainsi que Tu l’as dit, doux Sire, au-dessus de cette magnifique cité et regagner son antre. Je gage que la peur dont elle a fait, cette nuit, l’apprentissage mettra plus de temps à guérir que ses blessures, et il y a peu de risques de la revoir jamais en ce royaume où elle a enduré une telle souffrance. Et voilà comment les choses se sont passées.
— Magnifique ! s’exclama le roi, en extase.
Nobles et courtisans applaudirent à tout rompre, les yeux pleins de larmes. Belgarath se retourna, s’inclina et invita d’un geste Garion et Zakath à partager les acclamations. Tous alors se précipitèrent afin de les congratuler, les deux héros pour leur exploit, Belgarath pour le récit coloré qu’il en avait fait. Garion remarqua que Naradas était planté à côté du roi, ses prunelles blanches brûlantes de haine.
— Attention, souffla Garion à l’intention de ses deux amis. Naradas mijote un mauvais coup.
Lorsque le tumulte se fut un peu apaisé, le Grolim aux yeux d’albâtre fit quelques pas vers le devant de l’estrade.
— Je tiens à joindre ma voix à ce concert de louanges pour encenser la bravoure de ces preux chevaliers et l’éloquence de leur conseiller avisé. Onc ne vis leurs pareils en ce royaume. M’est avis, pourtant, que la prudence s’impose. Je crains que Maître Garath, l’âme encore embrasée du fabuleux spectacle de ce combat et légitimement exalté par son heureuse conclusion, ne se montre exagérément confiant quant au devenir du dragon. En vérité, la plupart des créatures ordinaires éviteraient un endroit qui a été le théâtre d’une telle agonie, mais cette bête immonde n’est pas une créature ordinaire. Sachant ce que nous savons, il paraît plus probable qu’elle soit dévorée de colère et avide de revanche. Si ces puissants champions devaient partir à présent, notre bien-aimé royaume serait désarmé face aux déprédations vengeresses d’un monstre consumé de haine.
— J’en étais sûr, grinça Zakath entre ses dents.
— Par ma foi, je me dois, ô mon roi, de Te conseiller, ainsi qu’à cette noble assemblée, de bien réfléchir, continua Naradas. Songez, avant de laisser repartir vos champions, qu’ils sont peut-être seuls au monde à pouvoir affronter victorieusement le monstre. De combien d’autres chevaliers dans toute la contrée pouvons-nous affirmer la même chose sans crainte de nous tromper ?
— Il se peut, Maître Erezel, il se peut, rétorqua le roi avec une froideur surprenante, mais il serait malvenu de notre part de les retenir ici contre leur volonté, surtout sachant qu’ils sont engagés dans une quête sacrée. Nous ne les avons que trop retenus déjà. Ils nous ont rendu grand service. Exiger davantage d’eux serait faire montre d’une profonde ingratitude. Nous décrétons donc que demain sera par tout le royaume une journée de fête et de réjouissances qui s’achèvera par un banquet royal lors duquel nous honorerons ces puissants chevaliers et leur ferons, à regret, nos adieux. Nous voyons que le soleil s’est levé et nous gageons que nos champions doivent se ressentir des rigueurs du tournoi d’hier et de leur rencontre de cette nuit avec ce terrible dragon. Allez donc, Preux Chevaliers, vous préparer à la journée de demain, qui sera toute de joie et d’actions de grâces. Allons tous jouir d’un repos bien gagné afin de pouvoir nous consacrer plus assidûment aux diverses tâches qui nous attendent.
— Je commençais à me demander s’il y arriverait, marmonna Zakath alors que les trois compagnons fendaient à nouveau la foule qui se pressait dans la salle du trône. Je tombe de sommeil.
— Attendez deux minutes, je vous en supplie, protesta Garion. Avec votre armure, vous feriez un bruit épouvantable et je n’aimerais pas être réveillé en sursaut. Je dors debout.
— Au moins, vous avez quelqu’un avec qui dormir.
— Deux. Vous oubliez le louveteau. Ces petites bêtes s’intéressent beaucoup aux orteils, à ce que j’ai remarqué. Dis, Grand-père, reprit Garion tandis que Zakath s’étouffait de rire, jusque-là, le roi obéissait aveuglément à Naradas. C’est toi qui l’as amené à changer d’avis ?
— Disons que je lui ai fait quelques suggestions, avoua Belgarath. Je n’aime pas faire ça, mais la situation est assez inhabituelle.
Naradas les rattrapa dans le couloir, hors de la salle du trône.
— Tu n’as pas encore gagné, Belgarath, siffla-t-il.
— Pas encore, Naradas, convint Belgarath avec aplomb, mais toi non plus, et je vois d’ici la tête de Zandramas – j’imagine que ce nom te dit quelque chose – quand elle saura que tu t’es planté ici. Peut-être, en prenant le départ tout de suite, parviendras-tu à lui échapper. Pendant un petit moment.
— Tu auras de mes nouvelles, Belgarath.
— J’espère bien, vieille canaille, fit le vieux sorcier en tapotant la joue de Naradas dans une attitude insultante. Allez, Grolim, file ventre à terre pendant que tu en as encore la force. A moins, bien sûr, que tu ne veuilles absolument régler ça avec moi, ajouta-t-il après réflexion. Et compte tenu de tes pouvoirs limités, je ne te le conseille pas. Maintenant, c’est à toi de voir, bien sûr.
Le Grolim aux yeux d’albâtre contempla l’Homme Eternel avec stupeur et détala sans demander son reste.
— Je ne m’en lasserai jamais, jubila Belgarath.
— Vous êtes incorrigible ! s’esclaffa Zakath.
— Je crains, en effet, de ne plus pouvoir m’améliorer, rétorqua le vieux sorcier avec un sourire impudent. Bon, allons discuter un peu avec Sadi. Ce Naradas commence à me courir sur l’haricot et je crois que le moment est venu de prendre des mesures radicales.
— Vous ne reculeriez devant rien, hein ? reprit le Malloréen alors qu’ils repartaient le long du couloir.
— Pour arriver à mon but ? Non, rien du tout.
— Quand j’ai tenté de vous résister, à Rak Hagga, vous auriez pu m’anéantir d’un claquement de doigts, hein ?
— Probablement, oui.
— Et pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
— Je me suis dit que je pourrais avoir besoin de vous plus tard. Et puis j’ai vu en vous quelque chose que les autres ne voyaient pas.
— Autre chose que l’empereur de la moitié du monde ?
— Ça, mon pauvre Zakath, c’est de la crotte de bique. Votre copain ici présent est roi des rois du Ponant et c’est tout juste s’il arrive à mettre ses bottes au bon pied.
— Là, tu exagères ! se récria Garion avec véhémence.
— Mouais. Heureusement que Ce’Nedra est là pour t’aider. C’est ça qu’il vous faudrait, Zakath, une femme, quelqu’un pour veiller à ce que vous soyez à peu près présentable.
— Ça, c’est malheureusement hors de question, soupira le Malloréen.
— C’est ce qu’on verra, conclut le Vénérable Belgarath.
L’accueil qu’ils reçurent dans leurs appartements du palais royal de Dal Perivor ne fut pas des plus cordiaux.
— Espèce de vieux fou ! s’exclama Polgara en voyant entrer son père, et à partir de là, les choses s’envenimèrent très vite.
— Bougre d’imbécile ! hurla Ce’Nedra à l’intention de Garion.
— Je vous en prie, mon chou, fit aimablement Polgara. Je souhaiterais en finir la première.
— Mais certainement, Dame Polgara, acquiesça la reine de Riva avec une égale courtoisie. Je vous demande pardon. Vous avez des années d’exaspération d’avance. Je vais emmener celui-ci au lit et lui dire ce que je pense entre quatre-z’yeux.
— Et vous vouliez que je me marie ? soupira Zakath.
— Ça, il y a parfois des inconvénients, répondit calmement Belgarath. Enfin, je constate que les murs sont encore debout, ajouta-t-il avec un regard circulaire, et vierges de toute trace d’explosion. Tu finiras peut-être par devenir adulte, en fin de compte, Pol.
— Un billet ! hurla-t-elle de toute la force de ses poumons. Vous m’avez à nouveau laissé un minable billet !
— Nous étions pressés.
— Vous avez affronté ce dragon seuls, tous les trois ?
— Oui, enfin, avec la louve.
— La louve ! C’est ce que tu appelles une protection ?
— Elle nous a bien aidés.
C’est là que Polgara se mit à jurer, en différentes langues.
— Ecoute, Pol, protesta-t-il faiblement, tu ne sais même pas ce que tout ça veut dire. Enfin, j’espère…
— Ne me sous-estime pas, vieux loup. Et tu n’as pas fini d’en entendre parler. Très bien, Ce’Nedra, à vous.
— Je crois que je vais plutôt m’entretenir avec Sa Majesté en privé, hors de portée des oreilles sensibles, fit la petite reine d’une voix qui charriait des glaçons.
Garion rentra la tête dans les épaules.
Cyradis prit alors la parole, à la surprise générale.
— Je considère comme fort discourtois de Ta part, Empereur de Mallorée, de T’être jeté à la face d’un danger mortel sans me consulter au préalable.
Belgarath s’était donc arrangé pour ne pas lui dire ce qu’ils projetaient au juste quand il s’était entretenu avec elle avant de partir affronter le dragon.
— J’implore, Sainte Sibylle, Ton pardon, s’excusa Zakath, adoptant, peut-être inconsciemment, le parler archaïque de la fille aux yeux bandés. Le problème était d’une telle urgence que je n’ai point eu le temps de Te consulter.
— Comme c’est joliment dit, murmura Velvet. Vous verrez que nous finirons par en faire un vrai gentilhomme.
Zakath souleva sa visière et lui dédia un sourire étonnamment juvénile.
— Sache, Kal Zakath, reprit Cyradis d’un ton sévère, que je suis fort marrie de la hâte et de l’inconscience avec lesquelles Tu as agi.
— Je suis confus, Sainte Sibylle, de T’avoir offensée, et j’espère que Ton cœur Te soufflera le pardon de mes erreurs.
— Oooh, soupira Velvet. Il sera vraiment parfait. Kheldar, vous devriez en prendre de la graine !
— Moi ? fit Silk, surpris.
— Oui, vous.
Il se passait trop de choses en même temps. Trop pour Garion, en tout cas. Si ça continuait, il allait s’écrouler.
— Durnik, appela-t-il d’un ton plaintif, tu pourrais m’aider à sortir de là-dedans ? fit-il en tapotant le pectoral de son armure.
— Si tu veux, répondit le forgeron.
Et même dans sa voix il crut discerner une certaine fraîcheur.
— Il est vraiment obligé de dormir avec nous ? protesta Garion vers le milieu de la matinée.
— Il est bien chaud, et je ne pourrais pas en dire autant de tout le monde, rétorqua Ce’Nedra d’un petit ton pincé. Ensuite, il comble une partie du vide que j’ai dans le cœur.
Le louveteau tapi au fond du lit léchait avec application les orteils de Garion puis, quand il les avait bien nettoyés, il les mordillait, et il recommençait.
Ils dormirent presque toute la journée et se levèrent dans l’après-midi. Ils firent prévenir le roi qu’ils ne pourraient assister aux festivités de la soirée pour cause d’épuisement.
— Ce serait peut-être le moment de lui rappeler qu’il a promis de nous faire voir sa carte, suggéra Beldin.
— Je ne crois pas, répondit Belgarath. Naradas doit être aux abois. Il sait que Zandramas n’est pas portée à la mansuétude et il ne reculera devant rien pour nous empêcher d’y jeter un coup d’œil. Il a encore l’oreille du roi ; il inventera bien quelque chose pour nous empêcher d’y arriver. Laissons-le plutôt mariner dans son jus et se demander ce que nous préparons. Ça contribuera peut-être à le déstabiliser le temps que Sadi trouve le moyen de le calmer pour toujours.
L’eunuque se fendit d’une petite courbette ironique.
— Et si j’allais un peu fouiner par-ci, par-là ? proposa Silk. J’arriverais sûrement à repérer l’endroit où ils gardent cette précieuse carte, et un petit cambriolage de rien du tout résoudrait le problème.
— Et si vous vous faites pincer ? objecta Durnik.
— Je vous en prie, cher ami, protesta le petit Drasnien, froissé. Vous ne vous rendez pas compte de ce que cette supposition peut avoir d’insultant.
— Ça offre des perspectives intéressantes, insista Velvet. Kheldar volerait les dents d’un homme aux lèvres cousues.
— Ne courons pas de risques, intervint Polgara. Naradas est un Grolim ; il a très bien pu tendre des chausse-trapes autour de cette carte. Il nous connaît tous au moins de réputation et je suis sûre qu’il n’ignore rien des dons particuliers de notre ami Silk.
— Nous sommes vraiment obligés de le tuer ? demanda tristement Essaïon. Naradas, je veux dire.
— Nous n’avons pas le choix, répondit Garion. Tant qu’il sera en vie, il nous mettra des bâtons dans les roues. Je me fais peut-être des idées, mais Zandramas n’a pas l’air disposée à laisser le choix à Cyradis. Elle doit se dire que si elle parvient à nous mettre dans l’impossibilité d’agir, elle l’emportera par défaut.
— Tu as une juste vision des choses, Belgarion, acquiesça la sibylle. Zandramas a véritablement fait tout ce qui était en son pouvoir pour m’interdire de mener ma tâche à bien. Je Te le dis, en vérité, ajouta-t-elle avec un petit sourire fugitif, elle m’a fort contrariée, et si je devais choisir entre elle et Toi, je serais assurément tentée de lui dénier la préférence à titre de représailles.
— Si on m’avait dit que j’entendrais un jour une sibylle prononcer de telles paroles…, ironisa Beldin. Serait-ce, Cyradis, que vous avez décidé de renoncer à votre sacro-sainte neutralité ?
Elle eut encore un sourire.
— Cher, bien cher Beldin, dit-elle avec, un bon sourire, notre neutralité n’est pas l’effet d’un choix, mais d’un devoir qui nous a été imposé avant même Ta naissance.
Comme ils avaient dormi presque toute la journée, ils parlèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit. Garion se réveilla en pleine forme le lendemain matin et s’apprêta à affronter les réjouissances de la journée.
Les nobles assemblés à la cour du roi Oldorin avaient manifestement passé la journée de la veille et sans doute aussi la moitié de la nuit à préparer leurs discours : d’interminables panégyriques ampoulés et généralement fastidieux à périr en l’honneur de « nos champions héroïques ». Garion se prit plus d’une fois à somnoler derrière sa visière, non parce qu’il était fatigué mais parce qu’il mourait d’ennui. A un moment donné, il fut réveillé par un coup sur le flanc de son armure.
— Aïe ! fit Ce’Nedra en se frottant le coude.
— Qu’y a-t-il, ma tendresse ?
— Tu es vraiment obligé de garder cette carapace d’acier ?
— Oui, et tu sais bien pourquoi. Qu’est-ce qui te prend, aussi, de me bourrer les côtes ?
— Pff, l’habitude. Ne dors pas, Garion.
— Je ne dormais pas, se récria-t-il vertueusement.
— Ah oui ? Alors pourquoi ronflais-tu ?
Après les discours, le roi, constatant que ses courtisans avaient les yeux vitreux, appela « Notre excellent maître Feldegast » pour ranimer un peu l’assistance.
Beldin était dans une forme insensée, ce soir-là. Il marcha sur les mains, il fit des sauts périlleux inimaginables et il jongla avec une dextérité stupéfiante, tout cela sans cesser de raconter des blagues avec son accent paysan.
— J’espérions avoir apporté, dans la m’sure d’mes modestes moyens, un peu d’joie à la soirée d’Sa Majesté, conclut-il en s’inclinant sous les applaudissements frénétiques de l’assemblée.
— Tu es, Maître Feldegast, un véritable virtuose, le complimenta le roi. Le souvenir de Ta prestation de ce soir réchauffera plus d’un cœur pendant les longues soirées d’hiver.
— Sa Majesté est trop bonne, fit Beldin en s’inclinant.
Avant le banquet, Garion et Zakath regagnèrent leurs appartements pour faire une légère collation. Ne pouvant soulever leur visière en public, ils ne pouvaient en effet profiter du festin auquel, en tant qu’invités d’honneur, ils étaient tenus d’assister.
— Je ne vois vraiment pas l’intérêt de regarder bâfrer les autres, marmonna Zakath à l’oreille de Garion alors qu’ils reprenaient place à la table royale.
— Si vous voulez vous amuser, regardez Beldin, répondit le jeune roi de Riva. Tante Pol lui a recommandé avec la plus grande fermeté de se tenir convenablement, ce soir. Vous avez vu comment il mangeait d’habitude. La contrainte à laquelle il sera soumis pourrait bien le faire exploser.
Naradas était assis à la droite du roi. Il avait l’air un peu désorienté sinon complètement égaré. Il était visiblement intrigué par le fait que Belgarath n’ait rien tenté pour mettre la main sur la carte.
Les serviteurs commencèrent à passer les plats. Garion, qui en avait l’eau à la bouche, se prit à regretter de n’avoir pas mangé un peu plus copieusement avant cette épreuve.
— Il faudra que je parle avec le chef avant de partir, déclara Polgara. Cette soupe est délicieuse.
Sadi eut un petit rire entendu.
— Aurais-je dit quelque chose d’amusant ?
— Ouvrez bien l’œil, Polgara, c’est tout. Je ne voudrais pas vous gâcher la surprise.
Soudain, un grand tumulte se fit entendre au bout de la table. Naradas s’était redressé. Il se tenait la gorge à deux mains. Ses yeux blancs lui sortaient de la tête et il émettait des bruits étranglés.
— Il étouffe ! s’écria le roi. Que l’on vienne à son aide !
Les nobles qui étaient assis auprès d’eux se levèrent en hâte et entreprirent de taper dans le dos du Grolim, en pure perte. Il suffoquait. Il avait la figure toute bleue et la langue sortie de la bouche.
— Sauvez-le ! glapit le roi d’une voix stridente.
Mais il n’y avait plus rien à faire pour Naradas. Il se cambra en arrière, se raidit et tomba par terre. Des cris de désespoir saluèrent sa chute.
— Là, Sadi, je ne vois vraiment pas comment vous avez réussi ce coup-là, murmura Velvet, sincèrement admirative. A aucun moment vous ne vous êtes approché de son assiette, j’en jurerais.
— Ce n’était plus la peine, répondit l’eunuque avec un sourire diabolique. L’autre soir, j’ai repéré sa place à table. Il siégeait à la droite du roi. Je me suis faufilé ici, il y a une heure, et j’ai enduit sa cuillère d’une substance qui a pour effet de bloquer la gorge du sujet. J’espère qu’il a aimé sa soupe, ajouta-t-il après réflexion. Personnellement, je l’ai beaucoup appréciée.
— Tu sais, Liselle, intervint Silk, en rentrant à Boktor, tu devrais dire deux mots à ton oncle. Sadi est au chômage en ce moment, et Javelin aurait sûrement un petit boulot à lui proposer.
— Il neige à Boktor, souffla Sadi en fronçant le nez.
— Vous ne seriez pas obligé de vous installer à Boktor. Vous préféreriez peut-être Tol Honeth ? L’ennui, c’est qu’il faudrait, que vous vous laissiez pousser les cheveux.
— Félicitations, Sadi, souffla Zakath en étouffant un petit rire. Et bravo, surtout, pour votre sens de l’à-propos. Naradas m’a empoisonné à Rak Hagga, vous l’empoisonnez ici… Je vais vous dire : je double toutes les offres que pourrait vous faire Javelin et je vous propose un poste à Mal Zeth.
— Zakath ! se récria Silk.
— Eh bien, je suis très demandé, constata sobrement le Nyissien.
— Les hommes de valeur ne courent pas les rues, répondit Zakath.
On escorta lentement le roi, tout tremblant et la face livide, hors de la salle de banquet. Comme il passait auprès de lui, Garion l’entendit sangloter. Belgarath se mit à jurer tout bas.
— Qu’y a-t-il, Père ? s’enquit Polgara.
— Ce corniaud va porter le deuil pendant des semaines. Je n’arriverai jamais à mettre la main sur cette satanée carte.